17, avril 2008

Quand le parquet s’enflamme

Posted in La justice en mouvement à 4:51 par louloubar

    Il est parfois amusant de voir un Avocat général travailler.

    J’étais en audience le 7 avril dernier devant la Cour d’appel de Paris.

    L’horaire était mal choisi: 13 h 30. Peu de temps après le repas.

    J’observais l’Avocat général somnoler en tenant à peu de choses près la posture du Penseur de RODIN.  Pendant ce temps, les affaires défilaient. C’est tout juste s’il répondait lorsque le Président lui demandait s’il avait des observations à faire.

    Il ne broncha même pas lorsqu’un homme d’une trentaine d’années, détenu dans le cadre d’une autre affaire, se présenta menottes aux poings et accompagné de deux gendarmes. Il interjetait appel d’un jugement qui l’avait condamné pour avoir volontairement détruit des éléments de preuve.

     Pour l’anecdote, il s’agissait d’un sachet contenant 200 grammes d’héroine. Selon ses dires, notre homme avait « accidentellement » fait tomber la marchandise dans ses toilettes alors que des policiers frappaient à sa porte. Il paraît que l’héroine est un excellent anti-tartre.

    Evidemment, les 200 grammes étaient destinés à sa consommation personnelle (on ne peut se faire que deux ou trois injections avec si peu de produit…).

    Pour en revenir à l’Avocat général – membre du Ministère public, son rôle est notamment de défendre la société en s’assurant de la « bonne » application de la loi pénale – il fut tiré des bras de Morphée lorsque les premiers éclats du cortège de la flamme olympique parvinrent dans la salle d’audience.

    Dehors: musique, acclamations, sirènes, hélicoptères. En somme, le grand jeu.

    Notre juge ne pouvait raisonnablement pas rater une telle occasion. Ce n’est pas tous les jours que l’on voit passer sous les fenêtres du Palais de justice un cortège aussi prestigieux. La dernière fois, ce devait être à la libération de Paris (événement plutôt anxiogène pour bon nombre de hauts fonctionnaires français).

   Il tournait le dos aux fenêtres donnant sur la cour de Mai, donc sur le boulevard du Palais.

    Qu’à cela ne tienne. Il ne fallait pas manquer le spectacle. Quitte à négliger l’audience.

    Il se leva et observa la flamme passer.

    Et subitement, j’eus devant moi le spectacle d’un homme heureux.

    Large sourire qui illuminait son visage. Etat de concentration extrême. Oeil perçant scrutant le balai des hélicoptères, puis la foule, puis les forces de police, et enfin la flamme.

    C’est sans doute à cet instant qu’il se rapprocha d’un des Conseillers composant la formation de jugement – outre le Ministère public, la Cour comprend un Président et deux Conseillers.

    Ils échangèrent ensemble quelques paroles, inaudibles hélas. Ils souriaient.

    J’ai le sentiment qu’il tentait de le convaincre de s’approcher avec lui de la fenêtre. Ce fut peine perdue.

    Il y retourna, seul. Son bonheur ne semblait pas entamé pour autant. On aurait dit un enfant devant un feu d’artifice.

    Entre temps, notre gros consommateur de drogues dures avait vainement tenté d’obtenir le renvoi de son affaire, arguant du fait qu’il n’avait pu joindre son avocat avant l’audience.

    Argument trop léger pour le Président qui désigna un avocat d’office. L’usage veut qu’en pareille situation, le plus jeune avocat présent dans la salle d’audience assure la défense du justiciable.

    L’homme protesta.  L’avocat désigné ne paraissait pas emballé non plus.

    Je dois avouer que je ne les comprends pas. Un peu moins d’une heure pour faire la connaissance d’un client, analyser une situation, étudier un dossier et préparer une ligne de défense, c’est trop de temps.

    Les mauvaises langues vont dire que la présence d’un avocat dans ce type de situation est purement symbolique. Qu’une défense pénale ne se prépare pas dans un couloir, en quelques minutes.

    Les mauvaises langues peuvent toujours parler.

    On voit qu’elles n’ont jamais assisté aux audiences de comparution immédiate.

    L’Avocat général avait fini par reprendre sa place et s’était rendormi.   

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